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Faites musicales

mardi 3 février 2026, par Valère Déjo

Dans les diasporas, chez les déplacés ou les migrantes, la musique a une valeur spéciale, au delà de ce que nous considérons habituellement. Dans l’errance, la musique touche à l’identité, au corps, sur la peau, elle forme les muscles, elle reconstruit les os, elle établit des liens, elle respire, elle secoue, elle pleure, elle danse, elle est nécessité impérieuse, immédiate, vitale.

Faisant un voyage avec mon tambour plat (sachez que je voyage en compagnie d’un tambour plat), alors que j’attendais un bus à Grenoble, un olibrius me voit, m’alpague et me rejoint presqu’en courant. Un bendir ! crie-t-il . ("Bendir" est le nom de cet instrument dans la musique berbère). Le voilà qui me demande de qui de quoi, comme si j’étais un vieux copain, comment j’en joue, s’agite, il me le prend, me montre, se met à danser dans la rue, etc. Jamais il ne m’aurait abordé comme ça sans mon "bendir" - acheté 130 € il y a même pas un mois chez Albaynac Musique, si voulez savoir.

Une telle chose ne m’est jamais arrivée avec le théatre, ni avec le dessin, ni rien. Seule la musique est capable de déclencher ça, et principalement dans les diasporas. Dans ces milieux il y a tout le temps des minis "beatlesmanias" - en quelque sorte, j’étais devenu John Lennon, hé. Les gens se mettent à pleurer ou sauter de joie, à vivre, dans l’instant où ils entendent un chant associé à l’expérience de leur exil.

Et dans les ateliers de théatre nous le voyons très bien. Du théatre, les gens acceptent plus ou moins de dire une poésie, de raconter des histoires, de se former au français, de faire des improvisations... Ça les distrait, ça les intéresse... mais quand nous arrivons à mettre de la musique de leur pays ou de leur parcours, tout prend une dimension ++ .

Je dis "de leur pays ou de leur parcours" : ça n’est pas une sorte d’authenticité qui les relierait à leurs supposées origines, comme le prétendent les bienveillants d’ici. Un type originaire de Tanzanie peut parfaitement s’émerveiller de la musique de Tunisie et en revivre, s’il la rencontre pendant son errance, et emporter avec lui cet élan. Si on ne lui donne que de la musique de Tanzanie parce qu’il est Tanzanien, il risque de trouver ça un peu niais ; il va être content, parce qu’il est poli, alors que si on trouve quelque chose genre Tanzanie+Tunisie, il va sauter au plafond.

Alors quel est ce pays, quel est ce parcours ?... Dans les ateliers nous posons la question. Mais c’est souvent délicat. Leur demander leur pays d’origine ne pose pas de problème. Par contre c’est beaucoup plus difficile pour le parcours. Aussi nous ne leur demandons pas. Ils, elles, nous le disent quelques fois, par la musique, justement... Comme ce type qui m’a sauté dessus à Grenoble, qui m’a d’un coup submergé de musique berbère.

Du coup, dans notre travail autour du théatre, nous avons décidé d’être plus vigilant sur la musique, et de l’utiliser beaucoup plus systématiquement. D’abord, en demandant, en choisissant avec eux quelle musique sera support de nos exercices. Quels exils, quelle musiques ?...

Sauf que nous on ne fait pas de musique. Il ne s’agit pas de faire des opérettes, ou théatre et musique doivent être parfaits. Nous ne faisons pas de choses parfaites ; ça serait plutot une démarche comme le karaoké, où la musique fait surtout jeu. Surtout que, contrairement à ce que racontent les gens de la Culture, la musique n’est pas universelle : elle charrie son lot de présupposés et de stéréotypes. Pour s’en convaincre il suffit de regarder les vidéo youtube de rumba ou de valse.

Alors, essayons d’inventer les karaokés des micro-beatlesmanias.

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